
« Il ne faut pas faire supporter au sport plus qu’il n’en peut ! », nous indique René Naba, ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’AFP, ancien correspondant tournant du bureau régional de l’AFP Beyrouth. Directeur du site https://www.madaniya.info/, René Naba a bien voulu répondre à nos questions.
LEGISPORT : Monsieur Naba, y a-t-il des ressemblances ou des dissensions entre le sport et les relations internationales ?
René Naba : Il y a autant de ressemblance que de dissemblance entre le sport et les Relations Internationales. La compétition est aussi vive chez l’un comme chez l’autre, mais les conséquences sont radicalement différentes. La victoire en sport est d’abord une satisfaction morale avec parfois des retombées matérielles. Il n’y a pas mort d’hommes.
Dans les Relations Internationales, la victoire suppose soit la conquête d’un marché, donc pour le vaincu la perte d’un marché avec ses inéluctables conséquences économiques sur le marché de l’emploi dans le pays vaincu; soit la conquête d’un territoire avec son cortège de morts et de destructions. En tout état de cause, il ne faut pas faire supporter au sport plus qu’il n’en peut !
Le sport est cependant un facteur de normalisation des relations internationales ?
RN : Il peut l’être comme il peut ne pas l’être. Le cas le plus célèbre est « la diplomatie du ping pong » initiée par la Chine communiste et les Etats Unis, dans la décennie 1970, et qui débouchera sur la normalisation des relations diplomatiques entre le géant asiatique et le chef de file du camp occidental, la première puissance militaire de l’époque contemporaine.
Cette compétition entre des pongistes des deux pays a ouvert la voie à un renouveau dans les relations sino-américaines à l’occasion de la visite du président américain Richard Nixon en 1972 en Chine et à l’admission de la Chine en tant que membre permanent du Conseil de sécurité avec droit de veto, en substitution de Taïwan.
Vous évoquez dans certains de vos écrits que le sport est une « illustration du discours disjonctif occidental ».
RN : Un discours disjonctif est un discours frappé du sceau de la duplicité en ce qu’il prône la promotion des valeurs universelles pour la protection d’intérêts matériels; un discours en apparence universel mais à tonalité morale variable, adaptable en fonction des intérêts particuliers des États et des dirigeants.
Le Pakistan et l’Iran sont deux puissances musulmanes d’Asie, l’une, le Pakistan est sunnite, une puissance nucléaire de plein exercice, l’autre, l’Iran est chiite, une puissance du seuil nucléaire. Mais le comportement de l’Occident à l’égard de ces deux pays d’Asie révèle son discours disjonctif. Il en est de même de la Corée du Nord.
Le principe de la non-prolifération nucléaire est un exemple type du discours disjonctif dont le Pakistan en a été le principal bénéficiaire, de même qu’Israël face à l’Iran et les autres pays arabes…
Mais revenons au sport
RN : Dans ce domaine, objet de notre entretien, il y a le cas de l’Iran. Le match de football qui opposa l’Iran et les Etats Unis, le 21 juin 1998, demeure un modèle du genre.
La FIFA s’est empressée de classer d’ailleurs ce match « à haut risque ». Contrairement aux pongistes, les footballeurs n’ont pas servi de facilitateur à une normalisation entre les deux pays en ce que la compétition footballistique irano-américaine différait sensiblement de la diplomatie du « ping-pong ». Tout simplement, dans le cas de la Chine, le président américain, Richard Nixon, était sous une double pression : d’ une part, l’usure de la guerre du Vietnam, et, d’autre part, la pression des révélations du scandale du Watergate, qui allait l’emporter. M. Nixon était donc à la recherche d’un succès diplomatique retentissant sur le plan mondial à l’effet de lui sauver la mise.
Pour vous, avec l’Iran, la situation se présentait de manière radicalement différente
RN : L’Iran, qui fut longtemps le super gendarme américain dans le Golfe du temps du régime impérial, se posait désormais en chef de file de l’axe contestataire à l’hégémonie israélo-américaine dans cette pétrolière. De surcroît, l’Amérique gardait en mémoire l’humiliation de la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran : deux faits qui excluaient une normalisation entre ces deux pays. On veut souvent faire supporter au foot un poids qui n’est pas le sien. Et, à l’occasion, donner à un match des vertus qui souvent le dépassent. C’est pousser le ballon un peu loin. Le sport est facilitateur des Relations Internationales lorsque les deux protagonistes sont d’égale puissance.
Aujourd’hui encore sur l’actualité récente, vous évoquez un discours disjonctif…
RN : Avec la Russie et Israël, c’est le cas parfait d’un double standard. Nation sportive majeure, la Russie est depuis 2016 privée de ses couleurs dans l’arène olympique, d’abord en raison du scandale de dopage orchestré par l’Etat, qui lui a valu de concourir sous le drapeau olympique (2018) puis en raison de la guerre d’Ukraine. Israël, lui, a participé aux Jeux Olympiques de 2024 à Paris en dépit de la polémique que la présence de l’Etat hébreu à cette compétition a suscitée. La participation d’Israël a fait polémique en raison des accusations dans la guerre de Gaza.
Des députés français ont demandé au Comité International Olympique qu’Israël participe sous bannière neutre, que son hymne national ne soit pas joué, comme pour les athlètes russes dont le pays a envahi l’Ukraine
RN : Les autorités françaises ont affirmé au contraire que le pays était le bienvenu et qu’il serait protégé 24 heures sur 24 lors des Jeux de Paris et le CIO a estimé que la charte olympique n’a pas été violée et a refusé de sanctionner les athlètes israéliens.
Pourquoi ?
RN : Très simplement, le poids du génocide hitlérien pèse encore sur la conscience occidentale et tétanise tout débat concernant l’état hébreu. Au vu du bilan humain particulièrement lourd du côté palestinien et des considérables destructions infligées à l’enclave de Gaza en réplique aux assassinats et prises d’otages du 7 octobre 2023, les Palestiniens apparaissent rétrospectivement comme les ultimes victimes, par ricochet, du génocide hitlérien. Le sujet est tabou en Occident mais de plus en plus suggéré dans de larges couches du quart monde.
Le 27 novembre 2025, la Fédération internationale de judo a choisi de réintégrer la Russie dans ses compétitions avec l’hymne national. Y voyez-vous un appel à la paix ?
RN : Disons charitablement que la Fédération a volé au secours de la victoire, selon l’adage bien connu « puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs »‘ (Jean Cocteau). Il y a le plan de paix américain sur la table, le grignotage continu russe de territoires ukrainiens malgré les sanctions économiques et politiques occidentales…Tout cela crée un microclimat propice à des actions hardies. Concrètement, la position de la Fédération internationale de judo se situe dans le prolongement de celle adoptée par le « Sud Global » au début de la guerre d’Ukraine, ou le quart monde bariolé a refusé son embrigadement sous la bannière de l’Occident dans ce qui est apparu comme « une querelle de blancs ».
René Naba est spécialiste du Moyen-Orient, auteur de divers ouvrages, dont L’Arabie saoudite, un royaume des ténèbres, De la nucléarisation à l’émergence de l’Asie, Syrie (2011-2021), chronique d’une guerre sans fin, Le Pakistan face au défi du Monde post-occidental et de l’Eurasie, tous parus aux Editions Golias.
Entretien paru dans LEGISPORT n°177, janvier-février 2026.