Du corps civique antique au sport désincarné contemporain
Par Benoist MALLET Di BENTO, Consultant Intelligence culturelle & stratégie des territoires, Administrateur de réseaux francophones

Paul Virilio (1932‑2018), philosophe et urbaniste français, spécialiste de la vitesse et des technologies, alertait sur les effets du progrès sur le corps et la société. Dans son ouvrage « Le Sport est la propagande du progrès » (2022, Robert Laffont), il affirme que la médiatisation, la technique et la recherche de performance peuvent dissoudre l’expérience incarnée et collective du sport. Cette tribune explore ce que signifie préserver le sport comme fait civique et bien commun, de l’athlète antique aux pratiques numériques actuelles, tout en interrogeant les enjeux éthiques, juridiques et francophones de notre époque.
Le sport, une question de corps, de cité et de sens
« Le sport est la propagande du progrès ». Par cette formule volontairement provocatrice, Paul Virilio ne condamnait pas le sport en tant que tel, mais alertait sur une dérive : celle d’un monde où la vitesse, la technique et la médiatisation finissent par se substituer à l’expérience corporelle, à l’effort maîtrisé et au sens collectif.
Cette critique résonne aujourd’hui avec une acuité particulière. Le sport n’a jamais été aussi visible, mesuré, commenté, numérisé — et pourtant, jamais peut-être le rapport au corps et à l’effort n’a été aussi fragile.
L’athlète antique : un idéal civique avant la performance
Dans l’Antiquité grecque, le sport ne relevait ni du loisir ni du divertissement. Il constituait un fait civique, inscrit dans l’éducation du citoyen et la vie de la cité.
Les objectifs de l’athlète antique ne se limitaient pas à la victoire :
-Endurance et maîtrise du corps, capacité à soutenir l’effort dans la durée ;
-Force et virilité, non comme domination, mais comme discipline et contrôle de soi ;
-Beauté du geste, harmonie entre technique et nature ;
-Honneur rendu à la cité, reconnaissance collective plutôt que réussite individuelle ;
-Dimension spirituelle et rituelle, inscrivant l’effort dans un ordre symbolique et social.
L’athlète incarnait un idéal : celui d’un corps éduqué, maîtrisé, mis au service du collectif. Le sport formait autant le caractère que la musculature. Il n’était pas un produit, mais une pratique fondatrice du lien social.
De Coubertin au sport moderne : une transmission fragilisée
Pierre de Coubertin a cherché à réactiver cet héritage en pensant le sport moderne comme une école de citoyenneté, indissociable de l’éducation, de la règle et du collectif. La dimension de la langue française des Jeux olympiques traduisait cette ambition universaliste et civique.
Mais le sport contemporain s’est progressivement déplacé. Sans disparaître, les valeurs anciennes ont changé de finalité. L’exploit n’est plus d’abord un accomplissement civique : il devient un contenu, une donnée, une performance mesurable et monétisable.
Endurance en recul, sens en question
Ce déplacement n’est pas seulement symbolique. Il est corporel.
Selon des données récentes du ministère de l’Éducation nationale, près d’un élève de 6ᵉ sur deux est aujourd’hui incapable de courir plus de cinq minutes sans s’arrêter. Ce constat ne concerne ni la vitesse ni la performance extrême, mais l’endurance, c’est-à-dire la capacité minimale à soutenir un effort continu.
Cette donnée est révélatrice : le corps contemporain peine à assumer ce que le corps antique considérait comme un fondement. Le problème n’est pas l’absence de champions, mais la fragilisation de l’effort ordinaire, celui qui construit la santé, la persévérance et la confiance en soi.
Virilio : la vitesse contre l’incarnation
La critique de Paul Virilio prend ici tout son sens. Lorsqu’il parle de « propagande du progrès », il ne vise pas la performance sportive, mais la logique d’accélération généralisée : tout voir plus vite, mesurer plus finement, diffuser instantanément.
Or le sport repose historiquement sur une éthique de la limite :
-limite du corps,
-limite du temps,
-limite du risque,
-limite de la règle.
Lorsque la technologie, la médiatisation ou l’optimisation permanente effacent ces limites, le sport se désincarne. Le geste devient une donnée, l’effort une statistique, l’athlète un support de performance.
Ce n’est pas le progrès qui pose problème, mais son absence de régulation.
Sport, numérique et marchandisation : un enjeu juridique
La transformation numérique du sport — applications, plateformes, objets connectés, sport électronique — facilite l’accès à la pratique. Mais elle tend aussi à individualiser, fragmenter et marchandiser l’expérience sportive.
Dès lors, une question centrale se pose :
è Le sport est-il un simple service, ou relève-t-il d’un bien commun ?
Reconnaître le sport comme un fait civique et anthropologique implique qu’il ne puisse être abandonné aux seules logiques du marché. Cela justifie :
-une régulation juridique,
-un rôle structurant des institutions,
-la préservation des associations et du bénévolat,
-une vigilance éthique face aux dérives technologiques.
La francophonie : un espace normatif, pas seulement culturel
La francophonie offre un cadre particulièrement pertinent pour penser ces enjeux. Elle ne se limite pas à une langue : elle constitue un espace de coopération, de régulation et de valeurs partagées.
Des initiatives comme les Jeux de la Francophonie, les actions de la CONFEJES, ou les coopérations portées par l’Association francophone des comités nationaux olympiques rappellent qu’un autre modèle est possible : un sport accessible, éducatif, territorialement ancré, où la technologie accompagne la pratique sans en dissoudre la finalité collective.
Une proximité troublante entre hier et aujourd’hui
Les objectifs du sport antique — dépassement, reconnaissance, intensité — ne sont pas si éloignés des nôtres. Ce qui a changé, ce n’est pas l’effort, mais ce à quoi il sert.
Hier, il formait le citoyen.
Aujourd’hui, il alimente souvent le flux, l’image, la donnée.
Le danger n’est pas la modernité, mais la perte de sens.
Préserver le sport comme fait civique et bien commun
Le sport contemporain se trouve à un point de bascule. Il peut devenir un produit optimisé, désincarné et entièrement soumis à la logique de la vitesse. Ou il peut rester ce qu’il a toujours été dans ses fondements : une pratique incarnée, structurée par l’effort, la règle et le collectif.
Reconnaître le sport comme un fait civique, relevant d’un bien commun, impose de penser son avenir à l’aune de l’intérêt général. Les institutions, les clubs associatifs et les initiatives francophones ont aujourd’hui les moyens de préserver la dimension collective, éducative et territoriale du sport, même à l’ère numérique.
« Il faut que les jeunes soient éduqués de manière à aimer ce qui est beau et juste, et qu’ils pratiquent l’exercice du corps autant que celui de l’âme. »
— Platon, La République, Livre III