
« Le sponsor principal de cette grande équipe voulait une composition internationale »
Christophe Manin, aujourd’hui Chef du Pôle formation à l’INSEP (Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance) a été coureur professionnel au sein de l’équipe américaine Motorola (1993) avec comme coéquipiers Andrew Hampsten et Lance Armstrong, cyclistes américains. Ancien Directeur Technique National de la Fédération Française de Cyclisme, il répond aux questions de LEGISPORT sur sa carrière et la mondialisation du peloton.
LEGISPORT : Le cyclisme est bercé depuis des années par la mondialisation du peloton comme le souligne notre ami Didier Béoutis, éminent spécialiste de cyclisme. Estimez-vous que le cyclisme est pionnier avant le football ou le rugby ?
Christophe Manin : Le cyclisme est un sport qui s’est développé sur le continent Européen, autour des nations phares qu’étaient la Belgique, l’Italie et la France dans la 1ère partie du 20ème siècle. Ces pays européens ont posé les bases des compétitions et de la culture cycliste. Le 1er Tour de France s’est élancé en 1903, le 1er Giro en 1909 et la Doyenne des classiques est Liège-Bastogne-Liège créée en 1892 !
Il a fallu attendre ensuite de nombreuses années avant que le cyclisme se mondialise littéralement, et en ce sens, je ne pense pas que le cyclisme ait été pionnier mais il a suivi le mouvement enclenché initialement dans les sports d’équipe (nationale) comme le football ou le rugby. Je tiens à préciser que la première affaire sportive devant la Cour de Justice de l’Union européenne a concerné le cyclisme (affaire Walrave et Koch).
Vous avez été acteur de la mondialisation. Les Français n’hésitent plus maintenant à porter les couleurs d’équipes étrangères. Vous avez fait partie de l’équipe américaine Motorola. Pouvez-vous relater votre expérience de coureur ?
J’ai été recruté fin 1992 par l’équipe américaine Motorola, car le sponsor principal de cette grande équipe voulait une composition internationale pour faire la promotion de ses produits (des téléphones portables). Je sortais d’une bonne saison 1992 avec RMO et j’avais la particularité de bien parler anglais.
L’équipe comptait autour de ses leaders américains Lance Armstrong et Andy Hampsten, une dizaine de nationalités différentes (Australie, Canada, Mexique, Belgique, Allemagne, France, Italie, Danemark, Norvège). L’encadrement était tout autant cosmopolite.
Ce fut une année innovante pour moi. J’ai découvert un cyclisme très professionnel (beaucoup plus qu’en France), avec des entrainements et une planification mieux pensés, de véritables stratégies de course (avec du tableau noir la veille des épreuves), mais surtout des personnalités très intéressantes et charismatiques telles qu’Armstrong et Hennie Kuiper, le directeur sportif.
Vous deviez d’ailleurs enchaîner les grands Tours !
Oui, je devais enchainer le Giro et aussi le Tour de France en tant qu’équipier mais n’ayant pas été assez performant en Italie, je n’ai pas été retenu sur la liste de départ en juillet. Le seul français de l’Equipe absent sur le Tour, ce n’était pas bon signe !
L’option de contrat pour ma 2ème année n’a pas été renouvelée. Je suis revenu dans une équipe Française en 1994. Motorola restera pourtant la meilleure année (sur le plan humain) de ma carrière de cycliste professionnel sur route. J’ai toujours été attiré par les approches multiculturelles et j’ai eu la chance de pouvoir rejoindre quelques années plus tard des Teams Internationaux de VTT pendant plusieurs saisons.
« L’UCI encourage le développement de nouvelles compétitions dans des pays qui n’ont pas encore de culture cycliste »
Le Giro 2025 a été marqué par la mondialisation avec des étapes remportées par des cyclistes australiens et même le maillot rose a été porté par un cycliste mexicain ?
Effectivement, si les années 1980 ont vu l’arrivée des premiers coureurs extra-européens dans le peloton, le cyclisme contemporain est lui totalement international. Les premiers à véritablement performer au plus haut niveau ont été les Colombiens et les Australiens. Maintenant des champions peuvent émerger de tous les pays du monde.
La politique sportive de l’Union Cycliste Internationale (UCI) n’est pas étrangère à ce développement. L’UCI encourage fortement le développement de nouvelles compétitions dans des pays qui n’ont pas encore de culture cycliste (pays de la péninsule arabique, Chine…). Par ailleurs, l’UCI a mis en place un Centre Mondial d’entraînement doté de nombreux satellites dans les pays émergents.
Et le Tour de France 2025, une véritable vitrine de la mondialisation !
Oui, des coureurs venus de l’Australie, de la Colombie, de l’Argentine, des USA, du Canada, de la Nouvelle Zélande, de l’Erythrée, de l’Equateur étaient au départ du Tour… Les Australiens ont gagné deux étapes. Il faut dire également que la couverture télévisuelle de l’épreuve est mondiale. Il y a aussi la mondialisation des équipes sponsors (Emirats Arabes Unis, Bahrein, USA, Australie…). Oui, la mondialisation était bien là et la foule présente à Paris pour la dernière étape était parfaitement internationale elle aussi.
Pensez-vous que le Tour de France soit marqué à l’avenir par des performances africaines ?
Le Tour de France a déjà été marqué par les performances de Binian Girmay (Erythrée), formé au Centre Mondial de l’UCI et 1er maillot vert Africain sur le Tour 2024. Inspirés par ces succès, d’autres champions Africains suivront à n’en pas douter. A noter qu’en septembre, le championnat du monde de cyclisme sur route se déroulera à Kigali au Rwanda. Cela contribuera d’autant plus à l’essor du cyclisme Africain.
Bien que l’UCI ait mis en place un système d’aide financière aux petites nations, les principaux freins restent l’accès au matériel pour les jeunes cyclistes, la structuration des fédérations nationales et la formation des entraineurs.
Avec vos expériences de coureur et de Directeur Technique National de la Fédération Française de Cyclisme, quel bilan dressez-vous de la mondialisation du peloton ?
En tant que Directeur Technique National, je me suis occupé du cyclisme en général, dans toutes ses disciplines (cyclisme sur piste, VTT cross-country ou Down Hill, BMX race ou free style, cyclo-cross, etc.) pas particulièrement de cyclisme sur route.
Dans toutes les disciplines du cyclisme, l’internationalisation est en route, même si certaines disciplines restent des « niches », du fait de l’obligation d’avoir des équipements nécessaires pour les pratiquer (vélodromes, stadium de BMX). Il y a quelques dizaines d’années, les cyclistes sur piste étaient principalement Allemands et Français. Dorénavant, les champions de la piste proviennent aussi de tous petits pays du cyclisme tels que Trinidad et Tobago.
Des choix stratégiques s’imposent-ils pour certains pays ?
Oui, certaines nations choisissent des disciplines en particulier sur lesquelles prioriser les moyens techniques et financiers. Ainsi, la Grande Bretagne a ciblé le cyclisme sur piste au début du 21eme siècle, et a remporté la plupart des titres et médailles distribués aux JO de Londres et de Rio. La Suisse est devenue la nation numéro 1 du VTT cross-country aux JO de Rio et de Tokyo (4 médailles sur 6). Le BMX est quant à lui l’apanage des Français (triplé masculin aux Jeux Olympiques de Paris 2024).