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À travers le témoignage de Simone Thiero, une autre conception de l’excellence sportive se dessine

Une excellence qui ne se mesure pas seulement aux résultats, mais à la capacité de préserver la personne, sa singularité et son avenir.

Par Benoist MALLET Di BENTO, Consultant en stratégie territoriale & innovation géopolitique, intelligence culturelle

La performance est devenue l’un des mots-clés de notre époque. Dans le sport de haut niveau, elle semble même constituer l’horizon ultime : dépasser ses limites, battre un record, remporter une médaille, atteindre un niveau d’excellence toujours supérieur.

Mais que se passe-t-il lorsque cette quête de performance conduit à oublier celui ou celle qui la porte ?

C’est l’une des questions que pose Simone Thiero dans son livre L’image du sportif parfait. Ancienne joueuse internationale de handball, elle y raconte un parcours sportif marqué par un handicap invisible et interroge, au-delà de sa propre expérience, le regard que nous portons sur les sportifs.

Son ouvrage n’est pas seulement le récit d’un parcours personnel. Il invite à regarder autrement celles et ceux que nous admirons pour leurs performances : que savons-nous réellement de ce qu’ils vivent, des adaptations qu’ils doivent consentir et des fragilités qu’ils dissimulent parfois pour continuer à avancer ?

Son témoignage rappelle une évidence que le spectacle sportif tend parfois à faire disparaître : derrière chaque performance se trouve d’abord une personne.

Et cette personne a un corps, une histoire, des fragilités, une santé mentale, une famille, un environnement social, des aspirations et, tôt ou tard, une vie après le sport.

Lorsque la quête d’excellence interroge notre modèle de société

Le parcours de Simone Thiero est particulièrement révélateur parce que son handicap ne se voit pas immédiatement.

Pendant longtemps, elle a choisi de le cacher. Elle explique combien il est difficile de faire comprendre une réalité invisible dans un univers où l’athlète est souvent évalué d’abord à travers ses capacités physiques et ses résultats.

« La performance est souvent jugée avant l’humain », résume-t-elle.

Cette situation dépasse largement la seule question du handicap. Elle renvoie à une tendance plus générale de nos sociétés : évaluer les individus à partir de ce qu’ils produisent, de ce qu’ils accomplissent et de leur capacité à répondre aux normes attendues.

Dans le sport de haut niveau, cette logique peut devenir particulièrement forte. Le sportif est simultanément athlète, compétiteur, image, représentant d’un club, d’une fédération, d’un pays ou parfois d’un partenaire économique.

La personne risque alors de disparaître derrière le personnage.

Or, l’expérience de Simone Thiero montre précisément que certains sportifs doivent mener un combat supplémentaire : non seulement atteindre l’excellence, mais parvenir à faire reconnaître leur singularité sans que celle-ci soit immédiatement interprétée comme une faiblesse.

Son parcours pose ainsi une question qui dépasse largement son propre cas : sommes-nous capables de reconnaître la performance sans exiger du sportif qu’il corresponde à une image préétablie de la perfection ?

La compétition : moteur de progrès ou source d’épuisement ?

La compétition demeure pourtant une formidable source d’émulation. Elle pousse à progresser, à travailler davantage, à dépasser ses limites et à rechercher l’excellence.

La compétition reste consubstantielle au sport de haut niveau. Elle nourrit l’émulation, pousse au dépassement et permet à chacun de mesurer ses progrès.

Mais cette exigence de performance pose une question essentielle : comment repousser les limites sans que la recherche du résultat ne finisse par prendre le pas sur la personne qui l’accomplit ?

Simone Thiero en a fait l’expérience dans son propre corps. Pour compenser une paralysie partielle du bras droit, elle a longtemps davantage sollicité son côté gauche. Cette adaptation lui a permis de continuer à pratiquer son sport, mais elle n’a pas été sans conséquences.

Elle raconte également avoir observé des sportifs prendre des anti-inflammatoires « comme des bonbons », tant la douleur pouvait finir par être considérée comme une composante presque normale de la performance.

Ce témoignage devrait nous interpeller.

Lorsqu’un athlète apprend à considérer la douleur comme le prix normal de la réussite, lorsque la récupération devient secondaire ou lorsque la souffrance psychologique demeure invisible, le dépassement de soi peut progressivement se transformer en épuisement.

La devise olympique elle-même permet aujourd’hui de relire cette question. À la formule historique Citius, Altius, Fortius — « Plus vite, plus haut, plus fort » — le Mouvement olympique a ajouté en 2021 le terme Communiter, « ensemble ».

Ce « ensemble » n’est pas anodin.

Il signifie que l’excellence sportive ne peut être pensée uniquement comme une confrontation de performances individuelles. Elle s’inscrit dans un environnement humain : entraîneurs, préparateurs, médecins, familles, dirigeants, éducateurs, mais aussi société tout entière.

De l’accélération permanente à la reconnaissance de la complexité humaine

Les analyses de Paul Virilio sur l’accélération offrent ici un éclairage particulièrement pertinent. Lorsque la vitesse devient une valeur en soi, elle produit aussi ses propres vulnérabilités.

Le sport de haut niveau en constitue une illustration particulièrement visible. Toujours courir plus vite, sauter plus haut, être plus fort, récupérer plus rapidement, revenir plus tôt après une blessure : la logique de l’accélération peut finir par faire oublier que le corps humain n’est pas une machine.

Elle peut également rendre moins visibles toutes les dimensions qui ne sont pas immédiatement mesurables : handicap invisible, fatigue, souffrance psychologique, blessures anciennes, difficultés familiales ou simplement besoin de temps.

L’analyse rejoint ici la pensée d’Edgar Morin. L’être humain ne peut être réduit à une seule dimension.

L’athlète n’est pas uniquement un corps performant. Il est aussi une histoire, une personnalité, une culture, un environnement, un projet de vie.

Le témoignage de Simone Thiero rappelle ainsi que l’individualisation de l’accompagnement n’est pas un luxe. Elle constitue une condition de la performance durable.

Elle insiste notamment sur le rôle de l’entraîneur. Pour elle, celui-ci ne devrait pas être seulement un technicien capable d’améliorer les performances. Il doit également être un éducateur et un acteur humain : savoir écouter, comprendre, adapter, instaurer la confiance et permettre à l’athlète de progresser sans renoncer à ce qu’il est.

Former un champion, ce n’est donc pas uniquement développer ses capacités physiques, techniques et tactiques.

C’est aussi lui donner les moyens de devenir pleinement acteur de son parcours.

De Coubertin à la devise olympique : retrouver le sens de l’excellence

Cette perspective invite à relire l’héritage de Pierre de Coubertin.

La conception originelle de l’Olympisme ne réduisait pas le sport à la compétition. Coubertin voulait associer sport, éducation, culture et formation de la personne. Il avait notamment défendu l’intégration des arts et des lettres au mouvement olympique.

Cette volonté de rapprocher le corps et l’esprit rappelle que l’excellence sportive ne s’est jamais limitée à la seule performance physique.

Les Jeux de la Francophonie prolongent particulièrement bien cette approche. Depuis leur création, ils associent compétitions sportives et concours culturels et se présentent aujourd’hui comme un événement réunissant jeunesse, sport et culture. Pour l’édition d’Erevan 2027, dix disciplines sportives et dix concours culturels sont ainsi programmés.  (Jeux de la Francophonie⁠)

Cette articulation est loin d’être secondaire. Elle rappelle que le sport peut être un instrument de formation, de rencontre et de dialogue entre les peuples.

D’autres grands rendez-vous régionaux peuvent également être regardés sous cet angle. En Océanie, les Jeux du Pacifique s’inscrivent dans un environnement où les identités, les cultures et les traditions occupent une place centrale. Cette dimension régionale montre qu’une compétition sportive peut prendre une signification plus large lorsqu’elle s’inscrit dans l’histoire et la diversité des sociétés qui la portent.

Ces expériences montrent qu’une grande rencontre sportive peut être autre chose qu’une succession d’épreuves et de résultats.

Elle peut devenir un espace de transmission, de création, de dialogue et de construction collective.

De la perfection à l’excellence : changer de regard

Le titre même du livre de Simone Thiero — L’image du sportif parfait — invite à distinguer deux notions que nous confondons souvent : la perfection et l’excellence.

La perfection renvoie à l’absence de défaut, à la conformité à un modèle idéal.

L’excellence, au contraire, est un chemin.

Elle suppose l’effort, le travail, la progression et la capacité à avancer avec ses contraintes, ses différences et parfois ses fragilités.

C’est précisément ce qui donne au livre de Simone Thiero une portée qui dépasse son propre parcours. En racontant ce qui ne se voit pas derrière la performance, elle ne demande pas que l’exigence sportive disparaisse. Elle invite à mieux comprendre ce qu’elle suppose réellement.

Cette distinction dépasse largement le monde sportif. Elle trouve un écho particulier dans une expérience professionnelle qui m’a profondément marqué, au sein d’une grande maison des métiers d’art.

Alors que je travaillais auprès de la Maison Baccarat, j’ai pu constater combien certaines pièces pouvaient être écartées en raison d’imperfections presque imperceptibles pour le grand public. Aux États-Unis d’Amérique, certains observateurs s’interrogeaient d’ailleurs sur le niveau de rebut d’une entreprise aussi prestigieuse, alors que d’autres industries produisaient des objets apparemment identiques avec beaucoup moins de pertes.

Mais la logique n’était pas la même.

Il ne s’agissait pas seulement de produire un objet conforme à un standard industriel. Il s’agissait de préserver un savoir-faire, un geste, une exigence et une identité.

À vouloir supprimer toute imperfection, on risque parfois d’effacer ce qui fait précisément la singularité d’une œuvre.

Ce parallèle éclaire également le sport de haut niveau.

Le sportif n’est pas un produit standardisé. Sa différence peut devenir une force. Son histoire peut nourrir sa résilience. Ses contraintes peuvent conduire à inventer d’autres façons de s’entraîner, de progresser et de performer.

L’excellence ne consiste donc pas nécessairement à supprimer les différences.

Elle peut consister à apprendre à les intégrer.

Vers une performance durable et centrée sur la personne

Cette approche suppose de déplacer légèrement notre regard.

Il ne s’agit pas d’opposer performance et bien-être, ambition et santé, compétition et humanité.

Il s’agit au contraire de comprendre que la performance durable dépend aussi de la capacité à préserver celui ou celle qui la produit.

Simone Thiero formule à ce sujet plusieurs pistes très concrètes : renforcer la prévention, mieux préparer les sportifs aux blessures, intégrer davantage la santé mentale, faire intervenir des professionnels extérieurs, mais aussi préparer l’après-carrière.

Elle insiste également sur des dimensions souvent moins visibles : fiscalité, déclarations, droits sociaux, contrats, gestion administrative ou encore éducation financière.

Ces sujets peuvent sembler éloignés du terrain sportif.

Ils participent pourtant pleinement à la sécurisation d’une carrière.

Un jeune sportif peut être préparé à gagner une compétition sans être suffisamment préparé à gérer un contrat, une blessure, une période d’inactivité ou la fin de sa carrière.

Or, accompagner un champion, c’est aussi lui donner les moyens de construire sereinement son avenir.

La question du handicap doit également être élargie.

Les disciplines adaptées ont progressé et certaines fédérations proposent déjà des solutions pour différents types de handicaps. Mais les handicaps invisibles restent encore insuffisamment pris en compte.

Simone Thiero en témoigne directement : malgré son expérience, elle n’a pas toujours trouvé de pratique du handball réellement adaptée à sa situation.

L’inclusion ne peut donc pas se limiter à ce qui est immédiatement visible.

Elle doit également savoir reconnaître ce qui ne se voit pas.

C’est sans doute l’un des apports les plus importants de son témoignage : rappeler que l’inclusion ne commence pas lorsque la différence devient visible. Elle commence lorsque l’on accepte de ne pas réduire une personne à ce que l’on voit d’elle.

La Francophonie sportive : une force de proposition

Cette expérience individuelle ouvre finalement une question plus large : quelle contribution la Francophonie peut-elle apporter à cette transformation du modèle sportif ?

L’espace francophone possède une richesse particulière : celle de réunir des pays, des sociétés et des cultures différentes autour d’une langue commune, tout en assumant leur diversité.

La Francophonie dispose également d’un écosystème important : universités, fédérations, collectivités territoriales, associations, chercheurs, éducateurs, acteurs de terrain et institutions.

Cette diversité pourrait être davantage mobilisée pour faire du sport un laboratoire d’innovation sociale et humaine.

La Francophonie pourrait ainsi travailler sur plusieurs dimensions complémentaires : excellence sportive, prévention, santé, inclusion, formation, reconversion, égalité d’accès, dialogue interculturel et transmission.

Les Jeux de la Francophonie offrent déjà un cadre particulièrement intéressant pour cette ambition. Leur originalité tient précisément à l’association du sport et de la culture, mais aussi à leur volonté de favoriser les échanges et la diversité des parcours. (Jeux de la Francophonie⁠)

Les Jeux du Pacifique montrent, dans un autre espace régional, combien une manifestation sportive peut également être liée à une histoire, à des identités et à un patrimoine culturel.

Ces expériences pourraient inspirer de nouvelles coopérations francophones autour de la santé des sportifs, de l’accompagnement des carrières, de l’inclusion des handicaps invisibles ou encore de la formation des entraîneurs.

Dans un contexte où le sport mondial tend parfois à privilégier la standardisation des modèles de performance, la Francophonie pourrait devenir un espace d’innovation éthique, capable de concilier excellence sportive, diversité culturelle et développement humain.

Remettre la personne au cœur de l’excellence sportive

Au terme de cette réflexion, une conviction s’impose : le véritable progrès sportif ne résidera pas uniquement dans la capacité à battre de nouveaux records, mais dans celle de permettre aux athlètes d’atteindre leur meilleur niveau tout en préservant leur santé, leur dignité et leur avenir.

L’excellence ne peut plus être pensée indépendamment de la personne.

Dans cette perspective, la Francophonie peut devenir un espace d’innovation éthique en proposant une conception du sport fondée sur la dignité humaine, le dialogue des cultures, l’inclusion et la transmission. Elle dispose des ressources intellectuelles, culturelles et institutionnelles pour contribuer au renouvellement de la gouvernance sportive internationale.

L’enjeu est finalement moins de ralentir l’ambition sportive que de lui donner un cadre qui permette à chacun de progresser sans avoir à renoncer à sa santé, à sa singularité ou à son avenir.

C’est peut-être là que se situe aujourd’hui l’une des responsabilités du sport : ne pas seulement repousser les limites de la performance, mais élargir celles de ce qu’il est possible de construire autour d’elle.

L’avenir du sport ne dépendra donc pas uniquement des records qu’il permettra de battre. Il dépendra aussi de notre capacité à faire de la performance un levier de développement humain, plutôt qu’une fin qui s’impose à l’être humain.

L’excellence sportive ne gagnera rien à devenir parfaite. Elle gagnera à devenir plus humaine.

Benoist MALLET Di BENTO

Pour aller plus loin

Simone Thiero, L’image du sportif parfait

Le livre de Simone Thiero prolonge cette réflexion à partir de son propre parcours. Elle y raconte, avec le recul de son expérience de sportive de haut niveau, ce que signifie performer avec un handicap invisible et ce que le monde sportif ne voit pas toujours derrière une carrière.

Pour le lecteur qui souhaite comprendre plus concrètement les réalités évoquées dans cette tribune, son ouvrage constitue un prolongement naturel de cette réflexion.